Vivre et penser comme des porcs - Gilles Châtelet


L’Auge d’Or

Au milieu de la grande farandole techno-libérale, du consensus cyber-pragmatiste et du populisme facile, au coeur d’une orgie bien pensante d’illusions festives, d’une copulation frénétique entre cosmopolitisme de pacotille (“eh! J’ai tchaté sur les dernière pompes de Mickael Jackson avec un Pakistanais!”) et individualisme tranquille, au centre de toute cette agitation urbano-mondaine qui fustige les penseurs non rentables - parce que trop psycho-rigides, c’est sûr - et porte aux nues les intellectuels engagés dans les moindres rouages médiatiques… un mauvais élève: Gilles Chatelet. Une invitation enthousiaste et insolente à ne plus vivre dans l’ennui et dans l’envie.

Qu’on soit bien d’accord, il ne s’agit pas d’un manifeste contre la prolifération de la race porcine. D’ailleurs, si nous étions vraiment des cochons, nous aurions l’avantage inouï de flairer instinctivement ce qui est bon pour nous de ce qui ne l’est pas. Nous n’aurions jamais de cette vulgarité qui consiste à travestir nos vices en idées, nos habitudes et opinions en soi-disant “doctrines” ou “systèmes”. Nous saurions choisir nos nourritures (spirituelles) avec plus de lucidité, avec la solide liberté de nos tripes plutôt qu’avec nos mous emmêlements émotifs. Mais nous ne sommes que des hommes, soumis à la tyrannie de notre imagination, celle qui nous fait prendre nos désirs pour des réalités, et qui ne nous fait plus croire qu’en la réalité de ces désirs. Comme si, une fois perdus dans nos circonvolutions cérébrales, nous n’avions plus qu’à choisir de ne plus choisir, et de nous laisser porter par nos fantasmes.

Le cochon dingue

Gilles Chatelet s’engage contre cette réalité qu’une sorte de prophétie auto-réalisatrice tend à instaurer: le fantasme d’un monde du tout-communicatif, d’un monde d’une fluidité économique absolue, où toute “structure dissipative” (de l’Etat aux formes non-commerciales de créativité) serait vouée à la dissolution, fatalement; contre une société dominée par l’apologie aveugle du chaos, et le mytho pseudo-libertaire de l’auto-organisation. Contre cette réalité - dont nous oublions trop facilement que son avénement nous appartient - l’auteur rappelle que le tout-communicatif s’accompagne d’un appauvrissement nécessaire du communiqué, que l‘“internalisation” de tous nos comportements n’a jamais encouragé le volontarisme, et que la fluidité absolue des marchés n’est qu’une mystification, une course au non-sens.

Quelques colmatages de fortune permettent de tenir la barque mondiale à la surface d’elle-même: la sempiternelle réinjection d’une différence artificielle (Think different?) dans les produits de consommation; le harcèlement médiatique mettant en scène un humanisme édulcoré et pleurnichard, permettant à l’occidental moyen (le “formal urban middle class” des anglo-saxons) de soulager un peu sa mauvaise conscience à l’égard des pays du Sud; l’insistance sur une nouvelle forme facile de pragmatisme, demandant à chacun de “voir la réalité en face” pour mieux avaler la pilule, de respecter au nom des droits de l’homme ce couillon-de-la-pub qu’est mon voisin, sous prétexte que je finirai bien un jour par lui ressembler. Se satisfaire indéfiniment de telles solutions ad hoc, c’est abdiquer volontairement de son libre arbitre - exploit inverse de celui du Baron de Münchausen, se tirant par les cheveux pour échapper à la noyade…

En tout homo eco-communicans, il y a un cochon qui dort.

Mais le propos de l’auteur n’est pas essentiellement idéologique, il en deviendrait fastidieux: il vise surtout à montrer les errances d’une nouvelle mentalité dominante, mentalité de libre et joyeux consentement à l’ordre des choses, mentalité du cyber-Gédéon festif, appellant “culture” tout produit de consommation chatouillant un peu sa libido, mentalité évacuant toute entreprise réellement libre, tellement il est devenu ringuard de ne pas faire tourner la machine. Du coup, ce sont les franges marginales de la société qui sont méprisées (voire oubliées) au nom d’une tolérance standard. “Je ne suis pas raciste, je ne suis pas antisémite, j’accepte que les jeunes écoutent ce qu’ils veulent dans leur walkman, et je suis d’une tel libéralité que je supporte aisément un système faisant quelques exclus: il faut voir la réalité en face.” Voilà le portrait de l’honnête homme moderne, celui que Gilles Chatelet secoue avec force, afin qu’il se réveille de ce rêve-chewingum de mauvais goût, mâché et remâché pour qu’il plaise à tout le monde.

L’auteur ne prend pas le néo-libéralisme pour bête noire: il se moque joyeusement et cruellement de tous les parasites intellectuels que ce système encourage malgré lui, il rudoie cette passivité qui nous gagne inéluctablement quand nous acceptons que nos désirs de consommation, d’amour et de pensée soient réduits à l’état de réflexes, de comportements et d’opinions - tous éminemment gérables et orchestrables par la psychologie, les statistiques et les médias.

La farce cachée des choses

Couvrant à chaud la période des années quatre-vingt, il montre par des exemples détaillés le comment du pourquoi nous en sommes là. Il regarde d’un oeil lucide la dégénerescence des théories libertaires autour de l‘“organisation spontanée”, phagocytées par l’anarcho-capitalisme; il pointe du doigt le passage de l’enthousiasme collectif au cynisme individuel, d’une illusion joyeusement élitiste à un aveuglement tristement vulgaire. Rien d’étonnant à ce que ce cynisme de masse entraîne une démobilisation politique et une atomisation du corps social. Il souligne fortement le rôle que les intellectuels - nouveaux philosophes et autres produit du “post-modernisme” - ont joué dans cet mise-au-pas de l’exception française, dans le délayage intensif de ses viscosités et de ses résistances, toutes accusées de provincialisme et d’intellectualisme.

Mais il nous rappelle aussi qu’il ne tient qu’à nous de refuser cet état de chose, ces mentalités bourgeonnantes, cet explosion du lien social: si nous ne voulons pas nous transformer définitivement en “chair à consensus”, il faudra désormais faire “plus de vague, et moins de vogue.”