Les oiseaux libres et heureux - Angélique Corman


Quand on s’adonne à ce hobby douteux d’écrire par-dessus les écrits d’autres gens, on finit par classer ces « gens ». Mon système est simple : il y a les morts et les vivants, les amis et les autres. Léautaud est un ami mort. Baudelaire est un mort indifférent. Daniel Tammet est un ami vivant. La plupart sont des vivants indifférents. « Ami » ne veut pas dire qu’on se connaît, mais que j’ai apprécié le temps passé ensemble, avec entre les mains un livre écrit par l’autre. Relisez à ce sujet la remarque pénétrante de M. Houellebecq au début de Soumission, page deux ou trois.

Que faire des « amis-amis », ceux qu’on connaît dans la vraie vie ? Avec eux, nous risquons deux mensonges : celui de la flatterie (faute morale), et celui de la jactance (faute de goût, mensonge par omission où nous parlons de tout sauf du livre et des effets qu’il a sur nous.) Et que faire des « amis-presqu’amis », ceux qu’on connaît à peine mais qu’on lit et qu’on voudrait connaître mieux à mesure qu’on aime ce qu’ils écrivent ?

Je connais Angélique pour l’avoir vu jouer sur scène plusieurs fois, et nous avons trinqué récemment sur une péniche. Comme une intimité de soirée arrosée : rapide, superficielle, ouverte. Mais je connais surtout sa voix, haute et caractéristique, fluette et forte, qui porte des mots crus, un humour vache et cinglant, les mots d’une personne tendre et sans pitié. Son roman est une surprise, une excroissance incongrue, difficile à relier à sa personne d’apparence si frêle – sauf à repenser, justement, à sa voix.

D’ailleurs est-ce un roman ? Non, c’est un cri. Le cri de la peur avant de tomber, le cri de la chute, le cri de la douleur. Pas une confession, mais l’enregistrement très précis d’une crise. Pas le récit d’un accident, mais les hoquets d’une mémoire pour qui la vie est une fiction. Une brève visite aux enfers nimbée d’une euphorie morbide, hilare. Tout tient du cauchemar, y compris l’espace où résonne ce cri, la prison, et rien n’émerge de ce trou noir qu’une ivresse sombre et sordide, qu’un humour plein de colère froide.

Je ne sais pas si ces cent quatre vints pages sont bien construites, je ne sais pas si elles sont traversées de fulgurances stylistiques, je laisse à d’autres. J’ai été pris au collet, traîné dans les mots, balloté entre deux vannes, enfermé dans des images, coincé entre deux rires. Et je suis arrivé à la fin, sur le promontoire d’un épilogue en forme d’aveu, et toutes les sensations brassées auparavant sont devenues limpides : la honte, la colère, la vulnérabilité, la force, la révolte, la liberté.

Lisez au moins pour ces pages-là.

Et si vous entendez un jour Angélique sur scène, courez entendre cette autre voix qu’elle a enfouie dans son livre.

Les oiseaux libres et heureux, Angélique Corman